Autour du Wadi Rum, dans le désert jordanien

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La Mer Rouge a disparu derrière nous. Nous arrivons dans le désert par l'ouest, là où les montagnes sont zébrées : veines rouges de granit rose, éboulis beige verdâtre, le tout posé sur une plaine beige rosé.
La piste est dure, il arrive que des camions y cassent lames ou boulons... Les kilomètres défilent, nous laissons à droite les rares baraques de Titin et son camp militaire qui veille sur le désert, vers le Sud, où rien ne se passe jamais... terre aride et solitaire qui aurait pu inspirer un Dino Buzzati pour son Désert des Tartares.
La montagne à notre gauche se fait plus haute, plus proche, plus rouge. La piste encore plus dure. À notre droite, dans le lointain, la silhouette d'un ou deux chameaux, en contre-jour, ombres chinoises en terre arabe.
La piste s'adoucit, les roues glissent maintenant sur du sable jaune qui chuinte à leur passage.
Mais le jaune est de courte durée. Le paysage change en quelques tours de roue.
De grands massifs gréseux rose violacé de plusieurs dizaines de mètres de haut reposent dans une plaine de sable jaune. De loin, ce sont des vaisseaux, abandonnés, comme échoués sur une grève à marée basse. Une marée qui ne remontera jamais, cette horloge-ci s'est arrêtée.
Au pied de ces massifs, le sable rose, produit de leur érosion, s'est déposé alentour. Il s'appuie sur leur base, comme sur une gencive.
De plus près, dès que les détails se dessinent, ce sont d'énormes pâtisseries,
... meringues à la framboise nappées d'un un coulis de fruits rouges,
...sur un lit jaune pâle et granuleux comme un ruban aux oeufs. Gastronomie minérale !
De près, la paroi est creusée de centaines de cavités, ornée de colonnes, de coulures, de balcons aux formes arrondies que ne renieraient pas un Antonio Gaudi ou un Hector Guimard. De l'Art Nouveau minéral !
Me revient en mémoire ce souvenir d'enfant, à genoux sur la plage, tirant du trou creusé aux lèvres des vaguelettes un mélange d'eau et de sable. En s'écoulant des doigts, il s'entasse en stalagmites, en boudins, en boulettes aplaties, en gouttelettes molles et avachies.
Ici, selon les angles de vision, certaines circonvolutions du grès aux effets de gouttes me rappellent le gâteau à la broche lithuanien... l'heure du dîner approche... et la journée s'éteint dans les reflets roses du grès, caressé par une lumière déjà orange.
Le vent d'ouest qui souffle nous invite à choisir un bivouac abrité, faille étroite surmontée par le miroir d'une cassure lisse, patinée par le temps, au flanc d'un massif alvéolé.
Première nuit dans le rose. Ou plutôt dans les roses. Rose orangé sous les rayons du soleil couchant. Rose bleuté la nuit. Rose violacé le matin avant que le soleil ne franchisse l'horizon.
C'est dans des failles de ce type que les hommes ont aménagé de dérisoires retenues pour piéger l'eau, ressource rare. Ces massifs, qui font parfois d'immenses entonnoirs naturels, sont ainsi barrés au goulet. Cette pratique permet aux Bédouins d'étendre les territoires de pâture. Les chèvres aussi sont limitées par leur autonomie en eau. Grandes voyageuses à leur échelle... Deux ans depuis la dernière ondée. Les retenues sont toutes à sec.
Le bivouac est sans parfum, les rares végétaux qui se cachent dans les failles se font discrets. A cause des chèvres ?
Nous roulons sans bruit sur la piste sablonneuse, cap au nord. Sinueux, le serpent de sable nous soumet au tangage et au roulis, impulsions qui animent alors pour nous seuls une mer immobile.
Nous naviguons à l'estimé entre les vaisseaux de grès, épaves éternelles. Le vent soulève des embruns de sable aux crêtes des dunes, moutons dorés sur une houle minérale. Dans cette brume, marine pour l'oeil seulement, le parfum iodé de l'océan est étonnement absent.
Les gâteaux roses cohabitent maintenant avec d'immenses mamelons de grès jaune et leur cèdent peu à peu le terrain. Au détour d'un virage, devant nous, trois sables! Étendard posé sur le sol, rose ici, jaune devant, blanc là-bas.
Plus loin, les yeux sont attirés vers le nord-ouest par les massifs qui grandissent encore : barre bicolore, violette à sa base, jaune beige au-dessus.
Ainsi remontent les couches géologiques les plus récentes, à la couleur jaune et pour les suivre, nous obliquons vers l'est.
Ici le sable est bien jaune. La piste s'amollit et disparaît de plus en plus souvent. Nous la perdons et slalomons maintenant entre les touffes éparses. La traînée de sable qui s'accroche aux racines des buissons indique le sens du vent le plus fréquent.
Par endroits, des arêtes de sable en micro cordon de dunes sont espacées d'à peine la largeur d'un diamètre de nos roues.
Gare à celui qui, ne les ayant pas devinées, les coupe en seconde ou en troisième longue ! Saut de cabri avec plus de trois tonnes... choc sourd des suspensions qui talonnent, bruit de vaisselle derrière... qu'est-ce qu'on a négligé d'amarrer ce matin?
Ce massif bien rondelet, un peu en hauteur, au centre de cette plaine, le bivouac pour cette nuit ? On hume le vent, on estime sa probable orientation ce soir, on tourne autour du massif à la recherche d'une faille où s'abriter. Alternative, chercher un point où les vents s'annulent, comme au pied d'une grande paroi frappée de face, ou au dos d'une colline, dans un creux sous le vent.
Brutalement, en fin de journée, le vent s'endort dans les ors d'une arène géante. Bivouac dans le silence immense. Une telle étendue sans un bruit, ça détonne !
Autre bivouac, une nuit de pleine lune. A l'ombre du massif, on voit d'abord une ligne claire sur les dunes en contrebas. Cette ligne qui se rapproche de nous fait lisière entre ombre d'un côté et voile de gaze de l'autre, celui déposé par la face mystérieuse, comme par un souffle humide dans l'air froid. Derrière nous, les flammes du feu qui nous réchauffe excitent une paroi de grès insensible. A mille deux cent mètres d'altitude, le givre précède parfois les premiers rayons de soleil du matin d'hiver.
La ligne de lune s'approche encore et accroche enfin le capot d'Alistair. Cinq minutes plus tard, le campement entier baigne dans la lueur céleste. Le sable jaune est bleuté cette nuit. Les roches sont plus pâles et se refont une santé après le vent et le soleil de la journée.
On s'éloigne pour profiter du spectacle. La vue passe le relais au toucher, au profit des pieds. Ceux-ci découvrent le sable, ici sa douceur lisse ici, là la rugosité de ses grains plus grossiers. Un relief de vaguelettes sous la semelle des chaussures. La fermeté d'une motte enchevêtrée dans les racines d'une touffe d'herbe sèche.
Enfin, sur le bleu noir de la nuit se découpe le profil du massif rocheux qui nous abrite. La lune, à droite, arrose le sol de ses rayons légers. Le feu luit faiblement. Quinze secondes de pose pour la photo. Photons volés à la nuit avec la complicité de la lune.
Promenade. Les herbes jaunes, les roches orange, le ciel bleu sont maintenant imbibés d'une lueur verdâtre. Orion, au sud et Cassiopée à l'ouest sont presque au zénith, la Grande-Ourse est encore sous l'horizon. La nuit est encore jeune.
Demain, nous irons explorer alentour.
Notre massif est riche de surprises. Immenses orbites vides de ce côté-ci. Là, bouche immense où pendent plusieurs glottes.
Le massif suivant surprend plus encore : panoplie figée de l'homme-araignée, avec ses motifs en craquelures de faïence.
Puis, dérangeantes, ces peaux qu'on croirait brûlées mais qui, pétrifiées, se moquent du soleil.
En contrebas, il est un grès, blanc veiné de rose, de violet. Étroit canyon qui cache la surprise d'un sorbet cassis citron...
Sur le plateau, ce dessert s'étale dans le désert...
Certains grès sont tendres. Si fragiles qu'un bloc qui tombe se transforme au premier choc en graviers et ceux-ci en gerbe de sable qui rebondissent alentour. Puis tout coule, comme dans un immense sablier à plusieurs cols. En témoigne cet autre massif en face où les blocs pèsent plusieurs tonnes avant d'être pulvérisés !
Piste vers le nord-est où nous entrons dans des défilés étroits qui serpentent entre des falaises.
Par endroits, la perspective s'ouvre pour dévoiler un sommet, canine qui déchire le ciel.
Au plus profond de l'hiver, la nuit s'installe vite, et nous nous couchons tôt. Un soir, à deux doigts de sombrer dans les bras de Morphée, retentit tout à coup, dans le lointain, un grondement. Un métro s'approche. Non, impossible. Pourtant le grondement s'épaissit, plus aigü, plus proche. Une violente bourrasque prend appui sur notre tente de toit et secoue Alistair comme si la main du vent avait des envies de prunes...
On s'est trompés de 140 degrés sur la direction que prendrait le vent nocturne ! Moteur. Demi-tour, on s'arrête le nez dans le vent. Moteur au ralenti, truelle en main, on creuse ici ou là, à l'avant de telle ou telle roue pour mettre à niveau Alistair... dormir à plat dans le sens de la longueur et ne pas rouler involontairement l'un sur l'autre dans le sens de la largeur. Marche avant sur vingt centimètres, les roues s'enchâssent dans leur écrin de poudre d'or.
Silence moteur. Hurlements du vent qui nous berce comme une nourrice haltérophile et parkinsonienne. Puis, deux heures plus tard, aussi soudainement qu'il nous a assaillis, le vent tombe d'un coup. Le grondement s'éloigne. Le sommeil redeviendra profond.
Retour vers le sud, vers cette vallée cachée qui abrite un monde de rayures, tels d'immenses gâteaux marbrés ocres qu'un pâtissier distrait aurait oubliés ici depuis la nuit des temps.
Là, bandes bleues et blanches, ce sont les bas de Blanche Épiphanie - personnage bien connu des seuls lecteurs de BD - qui sont suspendus autour de nous, mettant en valeur le galbe d'une jambe, la rondeur d'une hanche minérale.
Une rapide ascension sous un ciel tourmenté et au débouché du sommet, c'est un spectacle rare. Un grain sur le Wadi Rum ! Les rayons solaires percent tantôt la brume, tantôt la couche nuageuse et font mouche à tous les coups. Les cibles, magnifiques, ne manquent pas : cône régulier de pierre sombre, choux légèrement colorés au safran, orgues rouges, arène de sable en sucre de canne.
Le prix de ce privilège de voyeur ? Une heure de marche négociée pas à pas : de faille en fissure, de passe en corniche, on chemine, puis on rampe, enfin on escalade un labyrinthe de blocs de grès. Tantôt la pierre est ferme et la bonne adhérence des semelles autorise une petite audace, tantôt le grès est friable comme un mantecado et par prudence, on change de voie... C'est le soir qui me chasse de l'immense tête de grès où je m'étais assis, spectateur comblé. Le fil d'Ariane, pour revenir de ces chaos, ce sont les cailloux du Petit Poucet qui l'inspirent : caïrns de pierres plates empilées en un point visible ou marques sur la roche avec une pierre tendre et colorée.
Malgré ces précautions, un soir, surpris par la nuit, je perds de vue mes points de repère. Autour de moi des crevasses de plusieurs mètres, gueules béantes et patientes. J'ai eu de la chance et le bon instinct, sinon, deux heures d'attente dans le froid avant le lever de lune entre les nuages. La pleine lune m'aurait sauvé ce soir-là...
Nous revoici en route pour quelques heures de piste. Une vallée s'enfonce dans la montagne, composée d'éboulis de blocs noircis et patinés par le temps et le soleil. Nous roulons dans le wadi à sec, le sable est mou et nos oscillations s'amplifient à chaque coup de volant négocié pour éviter une pierre. La vallée se termine en cul de sac : à gauche, une cascade intermittente a usé la pierre où sont encore emprisonnées quelques flaques, produit des pluies récentes. Aurons-nous la chance de voir fleurir ce désert ?
A droite, le wadi est trop étroit et trop encombré de rocs pour pouvoir y rouler et nous invite à la marche. Ce canyon est gardé par une poitrine de grès, au sillon habité par des herbes folles et tenaces : canalisée, l'eau des rares pluies y coule comme les perles sur la gorge des élégantes.
Nous reprenons nos traces en sens inverse, longeant les éboulis qui tapissent les pentes de ces massifs isolés. Laissant derrière nous la plaine centrale, nous partons plus loin, vers l'est. Les bois morts que nous ramassons ici seront précieux là-bas.
Les éboulis bâtissent maintenant les flancs de vallées immenses, creusées dans le plateau.
Au détour d'un relief, le vent perd de sa vitesse et dépose les grains de sable qu'il promène. Ainsi se forment ces dunes qui partent à l'assaut du plateau, mais sans jamais l'atteindre. Le soleil accroche ses rayons sur les grains de silice. Irradiés, ceux-ci rehaussent le brun des rocs entre lesquels ils se faufilent.
Encore une fois, subjugués par le désert, nous avons largement dépassé la durée du séjour prévu. Le pain manque. Qu'à cela ne tienne, quelques blocs de grès empilés feront un four acceptable... Pendant ce temps, la levure lyophilisée a fait son oeuvre, la pâte à pain a gonflé... Le bois sec se consume. Enfin un parfum familier dans l'air !
La piste grimpe lentement sur le plateau en direction du nord. Nous avons atteint la limite orientale de notre exploration... pour cette fois-ci ?
Retour vers l'ouest, en douceur. Douceur des dunes qui s'étalent sous les yeux du grimpeur et qu'on a envie de caresser du dos de la main.
Fraîcheur d'un canyon secret dans une vallée adjacente, gardé par un crâne de singe, sculpté par le vent.
Froidure de l'aube sur les doigts du photographe qui vise le minuscule point blanc d'Alistair.
Jeux de la lumière rasante et matinale qui rehausse et met en scène le relief alentour.
Aujourd'hui, la pluie récente nous enchante, elle nous donne ses premiers fruits... le sable et la roche révèlent enfin leurs trésors végétaux ! Le désert est en fleurs. A quatre pattes sur le sol ou sur la pointe des pieds, nous humons les parfums discrets, timides et merveilleux. Quel cadeau ! Soudain, dans le silence, un son étrange mais pourtant familier. Le vrombissement d'une abeille qui butine ! Mais d'où vient-elle ?
Plus loin, vers l'ouest, vers la route du retour, nous croisons des compagnons nonchalants. Les "chameaux" nous observent du haut de leurs quatre pattes motrices.
Quelques minutes plus tard, ce sont celles du conducteur, de petites pattes qui s'agitent. Vitesses courtes et différentiel bloqué, un filet de gaz pour épauler Alistair et passer une barre rocheuse usée par le vent.
Notre séjour s'achève, cap toujours vers l'ouest, vers Aqaba, le bruit, la musique, l'animation de l'Orient.
Les "Orgues Rouges" de basalte nous voient passer pour la dernière fois...
... et s'éloignent bientôt derrière nous. Que reste-t-il dans nos coeurs ? La petite tristesse d'un grand bonheur !
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